Je n’ai pas un travail qui sauve des vies. Je fais des sites et des applications, la plupart du temps pour des petites structures. D’autres ont plus d’impact que moi, et plus d’utilité pour l’humanité.
J’ai quand même un travail qui a du sens. Pas au niveau de l’humanité : au mien. Il correspond à ce que j’aime faire et à la vie que je veux avoir. Vu de l’extérieur ça peut sonner égoïste, sauf que cette question-là te concerne toi avant de concerner qui que ce soit d’autre.
J’ai l’impression qu’elle revient plus fort qu’avant. Alors je suis allé voir si c’était une impression ou quelque chose de mesurable.
Le sens ne dépend pas du métier
C’est la première chose qui m’a surpris en lisant les études sur le sujet. Les chercheurs ne classent pas les métiers en utiles et inutiles. Ils regardent trois choses : est-ce que ton travail sert à quelqu’un, est-ce que tu peux le faire sans aller contre ce que tu penses, et est-ce que tu continues à apprendre.
Autrement dit, le même poste peut avoir du sens ou en perdre selon la façon dont il est organisé et reconnu. C’est ce qui explique un résultat contre-intuitif : en France, ceux qui se sentent le plus inutiles ne sont pas les cadres du marketing ou de la finance, comme le voulait la théorie des « bullshit jobs ». Ce sont plutôt des ouvriers, des caissières, des employés de maison. Des gens dont le travail est objectivement utile, mais à qui on répète qu’il ne vaut pas grand-chose.
J’y ajoute une quatrième dimension, la mienne : le temps. C’est le vrai moteur de mes décisions depuis cinq ans, et j’y consacrerai un article entier.
On ne part pas pour l’argent
Quand on demande aux salariés pourquoi ils ont démissionné, le salaire arrive en tête. Mais il ne pèse qu’un départ sur cinq. Le reste, ce sont des motifs de sens : envie de nouveaux défis, manque de reconnaissance, poste qui ne correspond plus, compétences qu’on n’utilise pas.
Pose la même question aux employeurs et tu obtiens l’inverse. Plus de la moitié expliquent les départs par des raisons financières.
Ça explique pourquoi les augmentations de rattrapage ne retiennent personne. On répond à un problème que les gens n’ont pas.
Ce qui manque vraiment
Il y a un chiffre que je n’arrive pas à oublier. Chez les plus de 45 ans, un travailleur français sur cinq se sent incapable de tenir le même travail jusqu’à 60 ans. En Allemagne, c’est un sur seize.
À côté de ça, moins d’un salarié français sur deux estime que ses efforts sont reconnus, contre six sur dix en Allemagne. Et à peine plus de quatre sur dix pensent avoir une influence sur les décisions importantes de leur travail.
Reconnaissance et autonomie. Toujours les deux mêmes. Ce n’est pas une histoire de génération qui ne veut plus bosser, c’est une façon d’organiser le travail, très verticale, où on contrôle beaucoup et où on fait peu confiance.
Et ça ne reste pas au niveau du ressenti : les salariés qui subissent une forte perte de sens au travail ont deux fois plus de risques d’entrer en dépression.
Le travail compte toujours, mais autrement
En 1990, 60 % des actifs français disaient que le travail occupait une place très importante dans leur vie. Fin 2022, ils étaient 21 %.
Attention à la lecture, parce que c’est là que beaucoup d’articles se plantent. Le travail reste jugé important par plus de huit salariés sur dix. Ce qui a chuté, c’est sa capacité à occuper toute la place. Il est passé de colonne vertébrale à élément parmi d’autres, à côté de la famille, des amis, des loisirs.
Trouver un travail qui a du sens, ce n’est donc pas se désengager. C’est plutôt refuser que le travail soit la seule chose qui compte tout en étant celle sur laquelle on a le moins de prise.
Mon cas, et ce qu’il ne prouve pas
Je suis freelance depuis 2020, dans l’Ain. Mon travail coche les cases dont je parlais plus haut : je choisis largement ce que je fais, je change de sujet souvent, et j’ai la main sur mon organisation.
Mais je me méfie de la conclusion facile. Le freelance n’est pas la réponse à la perte de sens au travail, c’est un échange. Tu récupères de l’autonomie et tu prends en face l’irrégularité des revenus, la prospection, les mois creux, les prestations mal cadrées qui débordent. La reconnaissance ne disparaît pas non plus par magie : elle dépend de clients qui ne sont pas là pour te la donner.
Il y a des gens qui trouvent beaucoup plus de sens en équipe, dans une structure, sur un projet long qu’ils ne pourraient pas mener seuls. Ce n’est pas un lot de consolation, c’est simplement autre chose. Mon parcours est un exemple, pas une méthode.
Ce qui me semble transposable, en revanche, ce sont les questions à se poser :
- Est-ce que mon travail sert à quelqu’un que je peux nommer ?
- Est-ce que je peux le faire sans me trahir ?
- Est-ce que j’apprends encore ?
- Est-ce que j’ai une prise réelle sur ma façon de travailler ?
Si tu réponds non trois fois sur quatre, ce n’est pas un caprice. C’est un signal, et il vaut mieux le traiter avant qu’il te traite.
Trois questions qu’on me pose
C’est quoi un travail qui a du sens ?
Un travail qui sert à quelqu’un, que tu peux faire sans aller contre ce que tu penses, et dans lequel tu apprends encore. Aucune de ces trois conditions ne dépend vraiment du métier : elles dépendent de la manière dont il est organisé et reconnu.
Faut-il démissionner pour donner du sens à son travail ?
Pas systématiquement. Ce qui manque le plus, c’est de la reconnaissance et de la prise sur son travail, et ça se négocie parfois là où tu es. Partir devient la seule option quand tu as posé le sujet et qu’il ne se passe rien.
Le salaire ne compte donc pas ?
Il compte, mais il n’explique qu’un départ sur cinq. Une bonne paie ne compense pas longtemps le sentiment de ne pas être reconnu ni écouté. L’inverse est vrai aussi : le sens ne paie pas les factures, et un travail passionnant mal payé finit par poser problème.
Sources
- Romain Bendavid et Flora Baumlin, « Je t’aime, moi non plus » : les ambivalences du nouveau rapport au travail, Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, janvier 2023.
- Eurofound, European Working Conditions Survey 2024 — Overview report.
- Dares, données sur les démissions.
- David Graeber, Bullshit Jobs, 2018.